Y a-t-il une manière éthique de manger de la viande ? [Dossier – 2/3]

par | 14 Fév 2022 | Déclin de la biodiversité, Empreinte carbonne, Éthique & Environnement | 0 commentaires

Dans la première partie de ce dossier, nous avons abordé la question de la consommation éthique de viande sous l’angle de sa nuisance potentielle aux animaux. Dans cette deuxième partie, concentrons-nous sur les problèmes environnementaux que pose la consommation de chair animale. Doit-on manger nécessairement moins de viande lorsqu’on se soucie de l’avenir de notre […]

14 min de lecture

Dans la première partie de ce dossier, nous avons abordé la question de la consommation éthique de viande sous l’angle de sa nuisance potentielle aux animaux. Dans cette deuxième partie, concentrons-nous sur les problèmes environnementaux que pose la consommation de chair animale. Doit-on manger nécessairement moins de viande lorsqu’on se soucie de l’avenir de notre planète ?

Mais d’abord petits rappels : pourquoi le Big Mac est-il une menace pour les écosystèmes ? Nous sommes consommateurs de viande depuis des centaines de milliers d’années ; pourquoi est-ce que ça deviendrait soudainement un problème maintenant ? Le projet d’un monde vegan est-il vraiment la solution à tous nos maux environnementaux ? Et si, finalement, nous mangions les “mauvais” animaux ? S’il suffisait de mettre les grillons au menu pour nourrir le monde sans plomber le climat ?

Au menu de cet article :

Troisième partie de ce dossier : Doit-on manger moins de viande quand on se soucie de notre planète ?

Ne plus manger de viande pour ne plus nuire à la nature

Nos ancêtres étaient carnivores mais ils ne nuisait pas à la nature

On considère généralement qu’homo sapiens a commencé à manger de la viande assez récemment au cours de son évolution. Cependant, des chercheurs de Tel-Aviv [1] ont réussi à reconstituer l’alimentation de nos ancêtres de l’âge de pierre : ils auraient été principalement carnivores pendant près de 2 millions d’années. Selon eux, ce n’est qu’à cause de la raréfaction de la mégafaune (des animaux de grande taille) qu’homo sapiens aurait été forcé à diversifier son alimentation. C’est donc il y a près de 300 000 ans que nos ancêtres auraient incorporé plus de végétaux. Il se seraient ensuite sédentarisés il y a 12 000 ans en domestiquant végétaux et animaux.

Comment expliquer que nos ancêtres aient pu maintenir cette alimentation carnée pendant des centaines de milliers d’années, alors qu’il nous a suffi d’à peine 30 ans pour mettre le feu à la planète ? La manière la plus simple qu’ont les anthropologues de répondre à cette question est d’analyser les modes de vie des peuples autochtones contemporains.

Tableau des émissions mondiales de gaz à effet de serre

Les modes de consommation indigènes ne pèsent pas sur les écosystèmes

De nombreuses études de ces peuples indigènes semblent démontrer que ces derniers n’ont qu’un très faible impact sur l’environnement. Mieux encore, ces peuples autochtones – non civilisés, non urbains – seraient les protecteurs de 80% de la biodiversité restante [2]. Et pourtant, ces populations chassent et pêchent. Mais une différence fondamentale les distingue de nous :

« Ils détiennent des connaissances et une expertise ancestrales vitales sur la façon d’adapter, d’atténuer et de réduire les risques climatiques et les risques de catastrophe.»
The World Bank, dans son analyse Indigenous Peoples, traduction de la rédaction.

Mais nous, nous ne vivons pas dans la pampa ! Nous sommes des urbains, nous dépendons d’infrastructures complexes pour vivre : pour manger, pour nous loger et nous habiller. Quand on va chasser, c’est à coup de cabas et de porte-monnaie au supermarché 😉 Les modes de vie et de consommation des peuples Emberá du Panama ne sont pas transposables aux nôtres. Et si notre seule manière de répondre au problème était de manger moins de viande, voire d’arrêter d’en consommer ?

Manger de la viande, pourquoi est-ce une menace écologique aujourd’hui ?

L’étude des chercheurs de Tel-Aviv reste intéressante à un égard : l’être humain semble avoir été un prédateur dès les premiers instants. Son influence sur son environnement était déjà si forte qu’il fût conduit à changer ses habitudes en profondeur ; en passant du nomadisme à la sédentarisation, il modifia radicalement son biotope. Avec l’agriculture et l’élevage, ce sont de nombreuses espèces végétales et animales qui furent progressivement créées, grâce à des sélections de plantes productives et goûteuses et d’individus dociles (loups, volailles et mammifères sauvages).

On appelle cette radicale adaptation de notre alimentation une transition alimentaire. Aujourd’hui, nous affrontons la 5ème transition alimentaire. En effet, l’humanité se retrouve désormais face à de graves enjeux : nous devons nourrir une population croissante, tandis que les ressources planétaires se raréfient. Pourtant, sous l’effet de la mondialisation culturelle, la consommation de viande explose dans de nombreux pays. Bien que la consommation de viande faiblisse dans les pays occidentaux, cette baisse ne permet pas de combler l’augmentation de la consommation en Asie. La philosophe Florence Burgat parle ainsi d’une “humanité carnivore”.

Quels sont les dégâts environnementaux causés par la consommation de viande ?

Rappelons quelques conséquences environnementales de la consommation de viande :

  • la déforestation massive, notamment en Amazonie, pour produire soit de la viande soit des céréales pour nourrir le bétail (tous deux à l’export principalement). L’expansion agricole mondiale a augmenté de 100 millions d’hectares en 20 ans [3], notamment à cause de l’élevage en Amérique du Sud ;
  • le réchauffement climatique à cause des émissions de méthane des ruminants ;
  • la prolifération d’algues en Bretagne à cause de l’excès de nitrates contenus dans les lisiers…

L’idée serait donc de drastiquement diminuer la demande de viande pour faire chuter sa production. Pour ce faire, deux stratégies sont proposées : manger moins de viande (flexitarisme) et ne plus du tout en manger (pescétarisme, végétarisme, végétalisme).

« Si nous nous tournions vers une alimentation végétale, nous pourrions économiser 8 milliards de tonnes de CO2 chaque année. Nous pourrions nous nourrir en utilisant beaucoup moins de terres, et la nature pourrait se régénérer. »
Greta Thunberg dans une vidéo pour Mercy For Animals.

La solution proposée par Greta Thunberg, à savoir manger moins voire plus du tout de viande, est-elle réellement efficace pour ne plus nuire à la nature ?

Le véganisme à grande échelle ne va peut-être rien changer

Manger moins de viande n’empêchera probablement pas la déforestation

De nombreuses associations, comme L214, publient des messages laissant croire qu’en cessant de manger de la viande, nous, Occidentaux, avons un effet positif sur la déforestation massive. Qu’en est-il réellement ? Serait-ce une vision naïve et simplifiée des mécanismes économiques qui conduisent à la perte de forêts vierges ?

Premièrement, la consommation de viande en France n’a que très peu d’impact sur la déforestation de l’Amazonie. En effet, L’Observatoire de la Complexité Économique montre que la majorité des exportations brésiliennes de viande ne sont pas destinées à l’Europe [4]. C’est que l’Union Européenne cherche à protéger sa production intérieure ! La France n’importe que 0,12% de sa viande du Brésil. La Chine importe à elle-seule 82% du soja (pour le bétail) brésilien. En revanche, 21% des importations brésiliennes en France sont composées de tourteaux de soja.

Si nous, Français, souhaitions combattre la déforestation Amazonienne, nous devrions simplement cesser de nourrir notre bétail au soja brésilien. Cliquez pour tweeter

Deuxièmement, croire que le gouvernement brésilien laissera l’Amazonie tranquille le jour où nous deviendrons végétaliens est illusoire. Il encourage déjà massivement à déforester pour la production à l’échelle industrielle de canne à sucre (pour la fabrication d’éthanol), d’eucalyptus (pour son industrie sidérurgique) et d’huile de palme pour devenir un acteur majeur sur le secteur. Si le Brésil ne voyait plus de débouchés à l’élevage et à la culture de soja pour le bétail, il réserverait certainement ces espaces de forêt à des cultures plus rentables. L’activité commerciale prime sur l’écologie !

Déforestation à Sangre Grande, Trininad & Tobago

Déforestation à Sangre Grande, Trinidad & Tobago. Photo : Renaldo Matamoro sur Unsplash

Et pour finir, un consommateur européen ou asiatique n’a aucun pouvoir direct sur les choix faits par les producteurs brésiliens. Ils peinent déjà à survivre. Si l’on se mettait à manger moins de viande du jour au lendemain, il paraît peu crédible que ces éleveurs acceptent de perdre leur gagne-pain et se mettent à replanter des arbres gratuitement, juste pour faire plaisir aux Européens.

Les terres consacrées à l’élevage ne deviendraient probablement pas des paradis de biodiversité

Interrogeons-nous sur cet argument massue : l’élevage requiert énormément d’espace qui pourrait être utilisé pour nourrir directement les humains avec des plantes. Un étude parue dans Science affirme que l’on réduirait de 76% la surface dédiée à notre alimentation si l’on devenait tous végétaliens [5]. Eh bien… là encore, cette conclusion parait peu crédible. Malheureusement, la fin de l’élevage ne libérerait pas spontanément de l’espace pour la faune et la flore.

Comment croire que les plus grands groupes industriels mondiaux profitant aujourd’hui de l’élevage accepteraient de s’asseoir sur ces profits, par amour des petits oiseaux ? N’auraient-ils pas l’idée d’exploiter ces terres autrement, de la manière la plus profitable qui soit ? Les pays qui ont adhéré à la COP 21 n’ont-ils pas prévu de limiter leur dépendance aux énergies fossiles ? Mais voilà une belle reconversion : la production de biomasse et de biocarburants pour alimenter l’économie verte !

« La demande mondiale annuelle de biocarburants devrait croître de 28% d’ici 2026, pour atteindre 186 milliards de litres. »
International Energy Agency sur sa page sur les bioénergies.

Ok, ne faisons pas de procès d’intentions aux industriels : personne n’a de boule de cristal pour prédire l’avenir. Et si, contre toute attente, il existait des formes d’élevage qui ne nuisent pas à la biodiversité ? Et même mieux, qui la protègent ?

L’élevage extensif pratiqué en Afrique a un impact positif sur l’environnement

L’élevage extensif, par opposition à l’élevage intensif, est une méthode d’élevage qui se caractérise par une faible densité d’animaux au mètre carré. Le pastoralisme est une forme d’élevage extensif où le bétail – bovins, chèvres, chameaux, yacks, lamas, rennes, chevaux, moutons – est relâché sur des pâturages. Il est historiquement pratiqué par des nomades qui se déplacent avec leurs troupeaux. Un rapport de la FAO de 2018 précise que cette pratique constitue le principal mode de subsistance pour 268 millions d’Africains.

« Il représente l’une des options de subsistance les plus viables – et parfois la seule appropriée – dans les zones arides et apporte d’énormes contributions au bien-être social, environnemental et économique dans les zones arides et au-delà. Le pastoralisme a une capacité unique à ajouter de la valeur et à convertir des ressources naturelles rares en viande, en lait, en revenus et en moyens de subsistance. »
Pastoralism in Africa’s drylands, FAO, 2018, p. V

Loin de nuire à la nature, cette forme d’élevage n’est donc en aucun cas contraire à l’éthique. Le pastoralisme semble essentiel à la biodiversité et à la survie de centaines de millions de personnes. Pourquoi ne pas adopter ces techniques dans nos contrées ? Eh bien, le pastoralisme existe déjà en France : terres de haute montagne, parcours méditerranéens, zones humides de Camargue ou des Marais Atlantiques.

Moutons qui broutent de l'herbe dans les montagnes

Moutons dans les montagnes de l’arrière-pays azuréen. Photo : Fabien Bazanegue sur Unsplash

Nos surfaces agricoles utiles sont malheureusement en baisse depuis les années 50, notamment à cause de l’étalement urbain. Manger de la viande, en soi, n’est pas une nuisance pour l’environnement. Et si c’était juste une question de quantité ? Et s’il suffisait de manger moins de viande pour que l’élevage ne nuise plus à nos écosystèmes ?

Manger moins de viande, et manger différemment

La surpopulation rend la consommation de viande nuisible à la nature

Si d’un point de vue individuel manger de la viande ne pose aucun souci en soi, la consommation d’animaux devient vite un problème éthique dans un monde en croissance démographique. Mais c’est la somme de nos actions individuelles qui est problématique pour l’environnement. Notre consommation de viande actuelle n’est pas soutenable pour la planète à cette échelle.

Nos supermarchés débordent de barquettes de viande car nos techniques agricoles permettent de la produire à un rythme effréné. Notre seul levier d’action est peut-être de soutenir l’agriculture extensive et de ne plus consommer de viande produite à l’échelle industrielle. En effet, il existe des projets de fermes en polyculture-élevage qui nous sont nécessaires pour stocker le carbone dans les sols. Alors oui, ça signifie la fin des barquettes de 15 côtelettes à griller pour 5€. Avec pour conséquence, bien sûr, de manger moins de viande.

Quelle quantité de viande serait écologiquement soutenable ?

Le régime de santé planétaire, un régime flexitarien créé par la commission EAT-Lancet pour un un rapport publié dans The Lancet en janvier 2019, préconise de limiter sa consommation de protéines animales. Voici ses préconisations pour 1 personne :

  • 100 grammes de bœuf par semaine
  • 175 grammes de poulet par semaine
  • 195 grammes de poisson par semaine
  • 1,5 œuf par semaine
  • 1,4 litre de lait par semaine
  • 350 grammes de fromage par semaine

 

Ca parait jouable, n’est-ce pas ? Et si la viande classique, c’est pas ton truc… accepterais-tu de manger des insectes ?

Les insectes, la viande écolo du futur ?

As-tu entendu parler de JIMINI’S ? C’est une boutique en ligne qui propose des insectes comestibles. Je sais que l’idée paraît peu appétissante sur le papier, mais même le fondateur, Florian Nock, a eu du mal au début :

« Comme pour beaucoup, ma première expérience de dégustation n’a pas été facile. La réaction de dégoût que beaucoup de gens ont est due, à mon avis, à des barrières culturelles. Cela remonte à l’époque, où les hommes se sont sédentarisés. L’insecte est devenu celui qui détruit les cultures et pénètre dans les maisons sans y être invité. Il est souvent synonyme de saleté ou même de mort, comme le ver. »
Florian Nock dans un entretien pour Philosophie Magazine [6]

La barrière culturelle franchie, on peut avouer que l’insecte a tous les arguments pour convaincre : il est exotique, rapide et facile à produire localement, peu coûteux en ressources et très nutritif. Même s’il paraît difficile de s’imaginer manger un bol de grillons au lait d’amandes au ptit dej’, on peut songer à des préparations à base d’insectes. Et pourquoi pas même des farines d’insectes ? D’ailleurs, chez JIMINI’S, on peut déjà trouver des barres, des granolas, des pâtes ou encore des crackers faits à partir d’insectes.

Selon la marque, l’élevage d’insectes produirait 99% d’émissions de gaz à effet de serre en moins que le bœuf. La promesse a de quoi rassurer celles et ceux qui se soucient de la nature.  Alors, prêt·e à tenter l’expérience ? As-tu déjà initié ta transition alimentaire pour manger moins de viande ? Dis-nous tout !

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Sources :

1.Miki Ben‐Dor, Raphael Sirtoli, Ran Barkai. The evolution of the human trophic level during the Pleistocene. American Journal of Physical Anthropology, 2021; DOI: 10.1002/ajpa.24247
2. Indigenous Peoples, The World Bank, mars 2021.
3. Trading carbon for food: Global comparison of carbon stocks vs. crop yields on agricultural land. Paul C. West, Holly K. Gibbs, Chad Monfreda, John Wagner, Carol C. Barford, Stephen R. Carpenter, Jonathan A. Foley. Proceedings of the National Academy of Sciences Nov 2010, 107 (46) 19645-19648; https://doi.org/10.1073/pnas.1011078107
4. [8] https://oec.world/en/profile/country/bra
5. Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers, J. POORE, T. NEMECEK, SCIENCE • 1 Jun 2018 • Vol 360, Issue 6392 • pp. 987-992 • DOI: 10.1126/science.aaq0216
6. Philosophie Magazine, Numéro 117 – Mars 2018

Crédit photo de couverture : Jo-Anne McArthur sur Unsplash

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